Intervention de S.E.Mme Dominique Dupuy à l’occasion de la célébration du 30e anniversaire de la Journée mondiale de la liberté de la presse

« C’est avec beaucoup d’humilité que je prends la parole aujourd’hui à l’occasion de la célébration du 30e anniversaire de la Journée internationale de la liberté de la presse.

Jeune, ma première conscience sur le rôle du journaliste a été éveillée au lendemain de l’assassinat de Jean Léopold Dominique. Cet acte barbare a suscité chez moi l’admiration pour cette importante profession et m’a poussée à pondérer tant sa puissance que les risques majeurs qui y sont associés. Ce meurtre a mis à nu le sacrifice permanent et énorme que requiert ce métier.

Ce sacrifice, tous les panélistes invités aujourd’hui le connaissent, le vivent à la fois personnellement et par symbiose, en solidarité avec leurs confrères et consœurs qui, chaque jour subissent intimidation, agression, menaces, harcèlement, viols, incarcérations, attaques, et dont certains meurent.

Mourir pour vouloir raconter une histoire, pour oser dire la vérité, exposer les abus, donner voix aux sans-voix, exiger la reddition des comptes, imposer la transparence, présenter une image complète des faits, relayer les actes sans maquillage, sans parti pris et sans compromis. Mourir pour ne pas donner le gain aux plus forts, c’est encore le prix que doit contempler, chaque jour, chaque professionnel de la presse en Haïti.

Pourtant, le thème qui nous réunit aujourd’hui nous incite à penser aux avancées, et nous devons, malgré les sombres et lourds nuages qui nous hantent, reconnaitre que certaines percées ont eu lieu. Je respecterai la légitimité des membres de la presse à les évoquer dans leurs interventions.

Ce que nous devons aussi reconnaitre, c’est que les défis restent colossaux, notamment le besoin de justice pour les journalistes assassinés et pour les victimes de violence de toute forme, en personne comme virtuellement.

Aux côtés de partenaires comme l’UNESCO, la formation des forces de l’ordre au respect du rôle sacré des journalistes doit être soutenue. Le renforcement des capacités de tous les acteurs pouvant faciliter une négociation et une cohabitation saines de l’espace public dans la connaissance et le respect des droits des parties doit continuer. Finalement, la sensibilisation générale sur la nécessité cruciale de préserver et de protéger la liberté de la presse doit être un leitmotiv de nos chantiers nationaux.

En parlant de l’UNESCO, de préservation et de protection, je pense forcément à nos patrimoines. Aujourd’hui nous célébrons aussi et encore le 125e anniversaire d’un patrimoine haïtien, icône de la liberté de la presse : Le Nouvelliste.

Plus ancien et aujourd’hui seul quotidien haïtien, il se tient encore altier, un siècle et quart plus tard, en vigie de la vérité, en rempart entre l’horreur et le silence. Cette longévité n’est pourtant pas un acquis. Dans un tracé ponctué de dictature, de coups d’États, d’occupation étrangère, de cataclysme et de pandémie, Le Nouvelliste survit grâce au sacrifice des hommes et des femmes, ouvriers de la presse, et du sacerdoce de son Rédacteur en chef, Monsieur Frantz Duval.

Le Nouvelliste est un monument, lui aussi issu de l’attachement viscéral de nos aïeux et de nos aïeules à la liberté. Un monument dynamique, qui s’érige jour après jour, édition après édition, en témoin de nos malheurs et de nos triomphes, en vitrine de nos joies, de nos angoisses et de nos deuils. Il est l’un des fils conducteurs de notre parcours de peuple, un socle dans la construction fragile de notre Nation et un pilier dans l’architecture fébrile de notre citoyenneté. Thermomètre, boussole, miroir ou moteur social, Le Nouvelliste est un instrument qui contribue à la survie de la patrie. C’est un héritage menacé, qui nous oblige.

Alors quand cette institution a subi cet assaut, au plus profond de ses entrailles, ce fatidique matin d’octobre 2022, notre souffle collectif s’est coupé. Au tir de ces balles sur Roberson Alphonse, ce sont les fondements de la société démocratique qui ont ressenti un choc sismique. Une réplique de plus, une de trop, dans ce tremblement chronique qui ne cesse de coûter la vie à nos journalistes.

Car, en plus d’être poto mitan et fils du Nouvelliste, Roberson Alphonse est aussi un homme de la radio. La radio, ce véritable vecteur de la vérité alawonnbadè, dont se servent des milliers de journalistes haïtiens pour rejoindre tous les haïtiens, tous les jours.

Dans une société ou l’absence de tiers-lieux, d’espace de rencontre et de partage, érode le tissu social, la radio est cette arène unique et critique de rapprochement, de libre circulation d’idées, d’échange d’opinions et de positions, d’articulation de colère comme de prière.

Cet organe a, en plus, la qualité d’être le plus souvent en créole, la langue de tous les Haïtiens, et a donc le pouvoir de réunir provinces et capitale, d’inviter au débat tous milieux sociaux confondus, et l’agilité de traiter l’anodin comme le primordial en un même segment.

Cette inclusivité qui caractérise la radio, Roberson Alphonse l’incarne.

Son regard, ses récits, ses combats et son service, sont ancrés dans la nécessité de mettre la lumière sur les oubliés, d’exposer ce que l’on voudrait cacher, d’accuser les coupables. Qu’ils l’écoutent ou qu’ils le lisent, le moment de communion quotidien avec Roberson Alphonse est pour des milliers d’haïtiens un point de repère, un rappel qu’ils existent encore, que le jour s’est bien levé, malgré tout, et qu’ils ne sont pas seuls.

Son engagement nous oblige tous. Il nous revient de le préserver et de le protéger, et bien au-delà, de le célébrer.

C’est dans cet objectif que nous avions, à la Délégation permanente d’Haïti auprès de l’UNESCO, au nom du Gouvernement haïtien, soumis la candidature de Roberson Alphonse pour le Prix UNESCO/Guillermo Cano pour la liberté de la presse, édition 2023. Il fallait signaler clairement à la terreur son échec. Il fallait se camper aux côtés de Roberson Alphonse, du Nouvelliste et de toute la presse haïtienne dans leur détermination à continuer en écrivant encore et toujours, en parlant encore et toujours, en se tenant droit pour la vérité.

Cette célébration de Roberson Alphonse et de la presse haïtienne est aussi la reconnaissance de ce qui nous retient encore debout, de ce murmure que nous entendons tous malgré la détresse, malgré l’indignation, malgré la faim. Cette petite voix qui nous chuchote ann kenbe la, ann vanse… si pas pour nous-même, alors pour le pays, pour la patrie.

Dans le rigoureux processus d’élaboration de candidature, j’ai eu le privilège de découvrir l’homme derrière le journaliste, le colosse derrière la voix matinale. J’ai pu aussi vivre sa nature solaire, capable de fédérer autour de lui un soutien unanime. Par son histoire, j’ai vu la métamorphose de ce qui devait abattre, en ce qui renforce.

Aujourd’hui, Roberson Alphonse est amplifié, et donc notre presse haïtienne l’est aussi. Sa voix, plus puissante que jamais, trouvera des échos aux quatre coins du monde. Nous nous en assurerons.

Mesdames et messieurs, la Liberté de la presse n’est jamais un acquis. C’est un combat. En pensant au futur, j’ai le privilège de croire qu’en Haïti nous sommes armés de vaillants soldats.

Merci, mèsi anpil, Ayibobo! »