Le Nouvelliste – 24 février 2023
https://www.lenouvelliste.com/article/240898/nesmy-manigat-plaide-a-lunesco-pour-lusage-de-la-langue-maternelle-dans-lapprentissage
Muni de son « Liv inik » (livre scolaire unique)», le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle Nesmy Manigat a marqué de son empreinte la Journée internationale de la langue maternelle à laquelle Haïti était co-invitée spéciale avec l’Indonésie, mardi 21 février 2023, à l’Unesco (Paris). Pour le ministre Manigat, « il n’est pas simplement question de traduire en créole haïtien un imaginaire d’ailleurs ou un réel importé, mais il s’agit d’un exercice pour penser le monde, penser Haïti dans sa langue maternelle, proposer des solutions aux graves problèmes, acquérir et développer des compétences du XXIe siècle, innover pour saisir les opportunités de ce monde en mouvement ».
Haïti était de nouveau à la tribune de l’Unesco à Paris, mardi 21 février 2023. Cette fois pour parler d’art, de patrimoine et surtout de l’importance de la langue maternelle dans l’apprentissage, de son expérience pilote du livre scolaire unique à l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée cette année autour du thème « L’éducation multilingue, une nécessité pour transformer l’éducation. »
Les acteurs du secteur font la plaidoirie en faveur de l’intégration d’une éducation multilingue fondée sur la langue maternelle dans l’éducation. Une éducation multilingue « qui facilite l’accès à l’éducation et l’inclusion des groupes de populations parlant des langues non dominantes, des langues minoritaires et des langues autochtones ». En Haïti, tel n’est pas encore le cas avec le créole et le français. À l’école, le français est dominant dans l’apprentissage alors que le créole, la langue maternelle, est parlé par tous les Haïtiens.
« On ne sera pas surpris, alors, que dans une classe d’âge de 100 enfants, 33% abandonnent déjà après les 6 premières années et que seuls environ 10% achèvent le secondaire. En effet, la majorité des élèves s’abstient, en salle de classe, de parler le français, une langue seconde qui leur est souvent complètement étrangère, par peur de commettre des fautes, s’abstient du coup de réfléchir et de participer, se contentant de réciter par cœur, sans bien comprendre, pour éviter d’être punis et humiliés devant les camarades », a illustré le ministre.
Selon les études, l’échec scolaire dans le monde est surtout dû à la langue d’apprentissage. Un avis largement partagé par Nesmy Manigat, qui milite pour que le créole soit la principale langue d’apprentissage. Même si les enseignants s’exprimaient déjà en créole, il manquait les manuels en créole pour les apprenants. C’est dans ce contexte que le gouvernement haïtien, à travers le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, expérimente le projet « liv inik ». Le projet consiste à financer et à doter tous les élèves des écoles publiques et privées des deux premières années du primaire ou du fondamental d’un manuel scolaire en créole haïtien. Il contient quatre matières en créole : la langue créole, les sciences expérimentales, les sciences sociales et les mathématiques, et une seule en français : la langue française.
« Nous avons appelé ce livre « Liv inik », parce qu’il contient les éléments du socle unique de compétences, de savoirs et de culture prescrits par le curriculum, ouvrant la voie pour la première fois à la possibilité de l’enseignement d’un seul et même programme pour tous les enfants haïtiens fréquentant les écoles rurales, urbaines ou des quartiers marginalisés », a expliqué le ministre.
Pendant une journée à l’Unesco, les différents invités ont discuté de l’importance de l’éducation multilingue dans la transformation de l’éducation. Invité spécialement à l’évènement à donner les remarques liminaires avec son homologue de l’Indonésie Nadiem A. Makarim, le ministre Nesmy Manigat, dans un vibrant discours qui a ému aux larmes l’ambassadeur, déléguée permanente d’Haïti auprès de l’Unesco, Dominique Dupuy, a dressé un sombre tableau de l’usage du créole haïtien dans l’école haïtienne. L’unique langue parlée par tous les Haïtiens, a-t-il rappelé, qui est pourtant « trop fréquemment objet de ridiculisation à l’école et dont l’usage est associé à un manque d’intelligence pouvant conduire jusqu’à des châtiments corporels en salle de classe ».
« J’ai grandi avec une mère institutrice d’école publique rurale et un père instituteur d’école publique urbaine, a confié Nesmy Manigat. J’ai gardé un souvenir de la fracture entre cette école rurale de l’échec scolaire et de l’échec social, en comparaison avec l’école en milieu urbain qui réussissait juste un peu mieux, car plus proche des réseaux de couverture de radios diffusant quelques nouvelles et chansons en français. Les élèves de ma mère réussissaient mieux dans les sciences expérimentales. L’utilisation pédagogique du territoire rural permettait de donner du sens aux apprentissages, car les élèves de la campagne cultivaient déjà leurs propres jardins, apportaient à l’école le fruit de leurs récoltes et dessinaient mieux la flore et la faune », a poursuivi le ministre, pour qui participer à un tel événement fut non seulement « un honneur, mais aussi une opportunité de partager notre expérience pilote avec le reste du monde ».
L’Unesco, a souligné le ministre de l’Education nationale et de la Formation professionnelle, est l’unique plateforme internationale qui, depuis plus de 50 ans, publie de nombreuses études scientifiques prouvant qu’aucun enfant ne peut progresser à l’école s’il ne comprend pas ce qu’on lui apprend. « Aujourd’hui, nous avons une génération qui ne maîtrise ni le créole, ni le français, ni aucune langue internationale. Elle ne maîtrise non plus aucune matière scientifique », a soutenu M. Manigat, dans un entretien au Nouvelliste après son discours à la tribune de l’Unesco.
Selon Nesmy Manigat, l’école ce n’est pas uniquement un lieu pour apprendre, mais « un lieu pour vivre son pays, perpétuer l’héritage linguistique, construire et transmettre les valeurs et savoirs culturels, et penser le monde. Un lieu pour parler sa langue maternelle sans être ridiculisé, un lieu pour apprendre autant des plantes médicinales indigènes que des plantes exotiques, un lieu pour apprendre à produire et à manger à la cantine scolaire les produits du terroir, donc, pour savourer sa soupe au giraumon, traduisons en créole haïtien, la « soup joumou », inscrite en 2021 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Il en est de même pour la «cassave », un produit du manioc, tradition millénaire du patrimoine culinaire caribéen, qui fait actuellement l’objet d’une demande d’inscription multinationale au patrimoine culturel immatériel de l’humanité ».
La décision critiquée par des acteurs du système
Le titulaire du MENFP a annoncé que le créole haïtien, qui jusque-là avait un coefficient moindre dans les bulletins de note, aura, au moins, le même coefficient que le français langue seconde à partir de l’année scolaire 2023-2024. « Cette décision est en cohérence avec le protocole d’accord que j’avais déjà signé en 2015 avec l’Académie du créole haïtien pour promouvoir le créole dans les écoles et le nouveau curriculum du secondaire qui impose déjà le créole haïtien comme matière obligatoire aux examens de baccalauréat », a dit le ministre.
Salué par certains, le projet « Liv inik » est critiqué par d’autres qui pensent que le problème n’est pas une question de livres en créole. « Il ne s’agit pas uniquement de distribution de livres, la formation des enseignants est aussi fondamentale », reconnaît le ministre de lÉducation nationale.
Pour Nesmy Manigat, « les résistances sont légitimes », car les gens ne réalisent pas que « le système scolaire favorise un petit groupe ». « Le ministère va continuer d’expliquer ses décisions et les initiatives entreprises. Le virage vers le créole n’est pas une décision politique, encore moins administrative. C’est basé sur la science. L’école doit donner à chacun sa chance de réussir », a soutenu le ministre. Il a conclu son discours à l’Unesco avec son slogan habituel, cette fois en insistant sur la langue d’enseignement: « Lekòl pa ka tann, lekòl an kreyòl pa ka tann !»

